FUMEE ET SANG
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L’ENERVE
Parfois je regarde les gens
Je me dis à quel point on est stupides
Nous marchons sur cette terre, qu’on écrase comme des oeufs
Crachant et vomissant comme des chiens errants
Et avec les cornes on soulève carreaux de pierre
En se bouffant comme des poules sur un ver
Pour commander sur les autres

LE POETE
Je ne veux pas commander
Ca me suffit de faire de la poésie

L’ENERVE
La poésie
Avec la poésie on ne mange pas
Et néanmoins tu fais manger les autres
Pour cela tout le monde te déteste

LE POETE
Moi? Qui me déteste?

L’ENERVE
Crois-moi ils te détestent
Penses-y. Quelqu’un qui te déteste tu le trouves.

LE POETE
On fume?

L’ENERVE
Ce n’est pas l’heure de fumer
Ca c’est un temps de loup
Ils descendent de la montagne pour bouffer le petit agneau
Tu l’entends comme il crie?
Ce sont des cris de douleur et de haine

LE POETE
Mais qui sommes-nous?
Où allons-nous?
D’où on vient?
De quoi on est fait?

L’ENERVE
De fumée et de sang

LE POETE
Et alors? Fumons

L’ENERVE
Non, je ne fume plus

LE POETE
J’aime fumer
Ca me fait sortir de la poésie compliquée

L’ENERVE
Allez tiens, fumes
La fumée te rentre dans les os
Elle étouffe le cerveau
Et elle te laisse a terre dans un coin comme un idiot
Mais peu importe
La chose la plus importante c’est de penser a rien
Puisque si tu commences a penser aux pensées auxquelles on ne doit pas penser
Tu n’as plus qu’à chercher une pierre pour t’écraser la tête.
Fumons
De toute façon on est faits de fumée et de sang

LE POETE
Et alors?

L’ENERVE
Fumons

L’ENERVE
De fois je regarde la montagne
Je pense à toute l’eau qui passe à travers elle
Comme le sang qui dans les veines tient en vie cette terre d’opportunistes

LE POETE
Opportunistes
Ils ont tout mangé
Lait, biscuits, café, pâtes, sucre, petit déjeuner
Ils ont volé les poteaux de l’électricité aussi

L’ENERVE
Je regarde la montagne et je pense a ce petit bonhomme qui lui passe au travers
(Il fait référence à Giovanni Falcone, juge de Palerme assassiné par la mafia avec un explosif au moment il était sur l’autoroute sous la montagne de Carini, pas loin de Palerme) cet homme était si petit (ironiquement: peu important) qu’il faisait trembler tout le monde. Il était si petit qu’il a fallu la force de l’enfer pour l’enterrer sous une montagne
De pierre, tôle, chair et cris
Qui dans le cerveau s’insinuent et te laissent comme si tu n’étais plus que peau et os

LE POETE
Je regarde la montagne et je me sens brûler
Je regarde les vers qui grignotent les os
Je regarde ce qu’il y avait avant et qui a disparu désormais
Je regarde et ça me brûle

L’ENERVE
T’as rien à regarder
Tu es coupable aussi, parfois je prends une pierre
Et je m’écrase la tête pour la honte
T’as rien a regarder, tu es coupable aussi

LE POETE
Pourquoi moi ? J’étais à la maison et je pleurais
Larmes de sang
J’étais à l’église à éteindre les bougies
Pourquoi moi ?
J’étais à la campagne à faire courir le chien
Il court après le train sans l’atteindre jamais
C’est ma faute ?

L’ENERVE
Tais-toi, tu es fautif, toi et tous ceux qui sont comme toi
Vous regardez toujours là où il ne faut pas regarder
Et quand vous regardez du bon côté, vous ne voyez rien
Comme une mère vous avez dû le bercer
Tout le monde derrière lui comme des chiens avec le patron
Et s’il va aux toilettes tout le monde y va avec lui

LE POETE
Pourquoi moi? Je pleurais le visage au mur

L’ENERVE
Tais toi, tu es fautif toi et tous ceux qui sont comme toi
Et l’autre aussi vous l’avez fait tuer
(Il fait référence a Paolo Borsellino, juge de Palerme, collègue de Falcone, tué quelques mois après
avec son escorte en bas de la maison de sa mère à l’aide d’une voiture piégée)
Une route longue et pleine de morts
Un arbre avec les racines dans le sang
Quel type de fruit ça peut donner ?
Gens inutiles et utiles seulement comme engrais

LE POETE
En quoi est-ce ma faute ?

L’ENERVE
Tais toi. Quand j’y pense j’ai envie de prendre une pierre
Et de m’écraser la tête

LE POETE
Fumons?

L’ENERVE
Fumons

LE POETE
Chuuut. Tu l’entends?
Tu l’entends ce vent de sirocco?
Ce vent de sirocco brûle l’herbe et les fleurs des champs,
Il rentre dans le cerveau, et il t’empêche de réfléchir,
Brûle la peau, les yeux et la langue gonfle et t’empêche de parler,
Tu l’as vu? Je n’ai rien vu.
Toto fais-moi une bise,
Embrasse-moi car ce n’est pas grave
Prenons un café
Serré, brûlant et amer.
Tu as entendu? Non je n’ai rien entendu.
Ce vent de sirocco
Comme un fou de papier il te soulève dans l’air
Il te fait tourner comme un ballon
Et tu te prends pour un oiseau
Tu ouvres tes bras et tu vols.
Tu voles comme un petit oiseau insouciant
Après tu ouvres les yeux et tu t’écrases contre le mur.
Il est en train de changer, ce vent. Il est en train de changer
La nuit quand je regarde par la fenêtre
Je ressens un petit vent frais qui me fait espérer
Tu le ressens aussi? Ce vent il est en train de changer
Mais pour le moment….il pleure des larmes de sang.

Remerciements :

Attilio Schieppati, pour son aide précieuse sur la traduction.

Les partenaires Moutawassat à Palerme et à Termini Imerese, porteurs de cette émission, de ce texte, et de cette musique.
Auteur : Piero Macaluso / Acteurs : Piero Macaluso & Sergio Monachello
Compositeur (pour la première musique du texte) : Marco Spagnolo / Musicien : Riccardo Privitera

Emilie Petit, coordinatrice du projet Moutawassat, source d’inspiration essentielle.

Marianne Crousillac, de Radio Grenouille, pour son soutien, ses conseils et son enthousiasme.

Voix, réalisation, montage : Florian Chevassu

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